Produire en France : un choix stratégique vital
Produire en France ne redeviendra pas moins cher.
L’énergie reste chère et instable, les charges sociales élevées, la pression normative forte, et le prix des machines est mondial, identique quel que soit le pays d’implantation.
Sur ces paramètres structurants, aucune technologie ne permet de rattrapage.
Pourtant, produire en France devient progressivement un choix stratégique vital.
Non pour gagner la bataille des coûts, mais pour limiter des risques devenus critiques : instabilité des chaînes longues, délais non maîtrisables, dépendances géopolitiques, ruptures d’approvisionnement aux conséquences disproportionnées.
La question n’est donc plus : comment produire moins cher ?
Mais : comment continuer à produire sans se faire éliminer économiquement ?
1. Le carnet de commandes : la condition première
Faire tourner plus longtemps des équipements coûteux, notamment des centres d’usinage 5 axes, n’a aucun intérêt sans commandes compatibles.
Allonger le temps machine sans flux adapté revient à consommer du capital, pas à créer de la valeur.
Mais un angle mort fréquent consiste à traiter le carnet comme un donné extérieur, indépendant de l’atelier.
Dans la réalité, un carnet viable est un carnet aligné :
- aligné avec les capacités machines réelles,
- aligné avec le niveau de maîtrise interne,
- aligné avec le risque que l’atelier peut absorber,
- aligné avec ce que le client est prêt à payer.
Lorsque cet alignement n’existe pas, la machine n’est jamais le problème.
2. Le 5 axes : outil de production ou filtre économique
Un centre 5 axes n’attire pas mécaniquement les commandes.
Il réduit même le marché adressable en augmentant le niveau d’exigence.
Le risque n’est pas d’avoir une machine vide.
Le risque est d’avoir une machine pleine de pièces qui n’en ont pas besoin.
Utilisé correctement, le 5 axes sert aussi de filtre économique :
- il permet de refuser des travaux destructeurs de marge,
- il impose une discussion sur la valeur réelle de la complexité,
- il sélectionne des clients capables de payer la maîtrise, pas seulement le temps machine.
Lorsqu’il est utilisé uniquement pour “charger la machine”, il devient un passif.
3. Chargement / déchargement : ne pas confondre besoin et solution
Automatiser le chargement et le déchargement n’implique pas automatiquement la cobotique.
Il existe d’autres dispositifs :
- magasins palettes,
- changeurs automatiques,
- systèmes de serrage multiples,
- solutions mécaniques simples intégrées à la machine.
Ces dispositifs sont souvent :
- plus robustes,
- plus simples à sécuriser,
- moins coûteux,
- plus faciles à amortir sur des flux stables.
La cobotique n’est qu’une option parmi d’autres, pertinente surtout lorsque la flexibilité prime sur la cadence.
4. Ce que la cobotique fait réellement en France
La cobotique ne corrige aucun handicap structurel :
elle ne réduit ni le coût de l’énergie, ni les charges, ni la fiscalité, ni le prix des machines.
Elle agit uniquement sur la réduction de certaines pertes internes :
- temps machine non exploité,
- gestes répétitifs,
- dépendance à la présence humaine continue.
Elle permet parfois de produire plus longtemps.
Mais produire plus longtemps n’a de sens que si la commande est déjà là et si le risque est maîtrisé.
Le cobot ne crée ni la demande, ni le positionnement.
5. Variabilité : ce qui détruit… et ce qui sélectionne
La variabilité est l’ennemi de l’automatisation rigide.
Mais en France, elle est aussi l’un des rares différenciateurs industriels.
Le sujet n’est pas de supprimer la variabilité.
Il est de choisir celle que l’atelier accepte de maîtriser et de facturer.
Automatiser une variabilité subie rigidifie l’erreur.
Refuser toute variabilité rend invisible.
6. Responsabilité, irréversibilité et fatigue cachée
Toute solution automatisée introduit une part d’irréversibilité.
Dans un environnement instable, ce point est critique.
La cobotique réduit certaines pénibilités physiques,
mais peut accroître la charge mentale et la responsabilité indirecte.
À l’inverse, une sous-charge chronique, même “prudente”, use aussi les équipes.
La question n’est donc jamais technologique.
Elle est organisationnelle et humaine.
Conclusion : choisir ses contraintes avant ses technologies
Produire en France devient un choix stratégique vital, non parce que c’est rentable, mais parce que certaines dépendances deviennent plus dangereuses que le surcoût.
La cobotique n’est ni une solution miracle, ni une erreur systématique.
Elle est secondaire.
La priorité reste :
- d’avoir un carnet aligné,
- des commandes compatibles,
- des équipements utilisés comme filtres, pas comme excuses,
- et un maximum de réversibilité décisionnelle.
La lucidité protège.
À condition qu’elle ne se transforme pas en immobilisme.

