La réindustrialisation est devenue un thème central du débat économique et politique. Elle est souvent invoquée comme une évidence, parfois comme une promesse. Pourtant, formulée ainsi, elle reste un mot d’ordre plus qu’un raisonnement. Dès que l’on quitte le registre des intentions pour entrer dans celui des contraintes réelles, le sujet change radicalement de nature.
Le faux débat de la relocalisation
Relocaliser la production est fréquemment présenté comme un choix simple : produire ici plutôt qu’ailleurs. Cette formulation masque l’essentiel. L’industrie n’est pas un interrupteur. Elle est un système physique, énergétique et humain, soumis à des délais incompressibles et à des limites mesurables. Tant que ces limites ne sont pas posées explicitement, le débat reste abstrait.
La mondialisation repose sur une hypothèse énergétique implicite
La mondialisation n’est pas d’abord un phénomène commercial. Elle repose sur une condition rarement formulée : la disponibilité continue d’une énergie abondante, dense et peu coûteuse. Les flux mondiaux, les chaînes logistiques longues, la spécialisation géographique extrême n’existent que parce que cette hypothèse tient.
Dès qu’elle se fragilise, l’ensemble du système devient instable. La pandémie n’a pas créé cette fragilité ; elle l’a rendue visible. Le point critique n’est pas la complexité des échanges, mais leur dépendance à une ressource physique finie.
Rapatrier la production : un problème d’ordre de grandeur
Rapatrier la production ne consiste pas à déplacer des usines sur une carte. Produire localement ce qui est aujourd’hui importé implique de mobiliser une quantité d’énergie équivalente à celle utilisée ailleurs pour fabriquer ces biens et services.
L’ordre de grandeur est déterminant : rapatrier l’ensemble des productions importées reviendrait à doubler l’effort énergétique domestique. Ce constat suffit à invalider l’idée d’une relocalisation rapide ou globale. Le débat ne porte donc pas sur la volonté, mais sur la capacité matérielle réelle.
La contrainte humaine : compétences, formation, temps long
À la contrainte énergétique s’ajoute une contrainte humaine tout aussi structurante. L’appareil industriel repose sur des compétences spécifiques : opérateurs qualifiés, techniciens expérimentés, ingénieurs de production. Ces compétences ne se décrètent pas.
Même en supposant les investissements matériels disponibles, l’écart entre les besoins industriels et la disponibilité actuelle des savoir-faire crée un goulet structurel. Le temps long de la formation est incompatible avec les injonctions de résultats immédiats.
Pourquoi la hiérarchisation devient inévitable
Puisque ni l’énergie ni les compétences ne sont disponibles en quantité illimitée, une conclusion s’impose : tout ne peut pas être rapatrié simultanément. L’absence de hiérarchisation conduit mécaniquement à la dispersion des moyens ou à l’échec.
Introduire une logique de priorisation n’est pas un choix idéologique. C’est une condition de cohérence. La notion de productions essentielles répond précisément à cette contrainte : elle remplace une ambition exhaustive par une séquence assumée.
Définir l’essentiel : une décision sous contrainte, pas un consensus mou
Définir ce qui est essentiel ne peut résulter d’un consensus flou. Ce qui est critique pour un territoire, une filière ou une population ne l’est pas nécessairement pour une autre. La décision doit intégrer des critères matériels : dépendances critiques, raréfaction des ressources, capacités locales, continuité des usages.
Cette approche introduit une lecture physique de l’économie. Elle oblige à arbitrer. Elle oblige aussi à accepter que certaines dépendances restent tolérées pendant que d’autres deviennent inacceptables.
L’angle mort du débat : la fin de la concurrence pure
Un point reste souvent éludé : dès qu’une production est déclarée essentielle, elle sort mécaniquement du champ de la concurrence totalement ouverte. Décider qu’une production doit être assurée localement revient, de fait, à limiter la concurrence étrangère.
Il ne s’agit ni d’un scandale ni d’une dérive idéologique. C’est une conséquence logique. La souveraineté industrielle n’est pas compatible avec une application universelle et abstraite du dogme de la concurrence pure.
Le non-choix comme décision implicite
Refuser de définir ce qui est essentiel ne revient pas à rester neutre.
Cela revient à accepter que la hiérarchie des priorités soit imposée de l’extérieur, au moment de la rupture.
L’absence de choix n’est pas une absence de décision. C’est une décision par défaut, dont les conséquences sont subies et non pilotées.
Du cadre national au cadre européen : un problème d’initiative
Dans le cadre européen actuel, la règle de la libre concurrence rend toute initiative unilatérale complexe. L’Europe, par construction, ne tranche pas en premier. Dès lors, l’absence de définition claire au niveau national empêche toute construction collective crédible.
Sans position assumée sur ce qui est jugé essentiel, il n’y a ni négociation possible ni stratégie communautaire opérable. Le sujet devient stratégique avant d’être économique.
Conclusion — Réindustrialiser, c’est accepter de choisir
Le débat sur la réindustrialisation n’oppose pas ouverture et fermeture. Il oppose des dépendances acceptables à des dépendances éliminatoires. Tant que cette frontière n’est pas posée explicitement, la réindustrialisation restera un slogan.
Choisir implique de renoncer à l’illusion de tout faire.
C’est précisément ce renoncement qui rend une stratégie industrielle possible.
Crédit
Cet article prolonge une réflexion initialement formulée par Jean-Marc Jancovici, associé chez The Shift Project.

